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"L'homme est un tout
psycho-somatique dans son milieu qui le pénètre et auquel il réagit." Alfred
Korzybski.
J'ai très tôt manifesté un réel intérêt
pour l'anthropologie. Mes premières influences furent certainement dues à mon
environnement car j'habitais enfant près du château de La Roche-Guyon dans cette
partie de la vallée de la Seine à l'ouest de Paris. Elle est constituée de
grandes falaises de craie et regorge de grottes et d'habitats troglodytes.
L'exploration de ces cavités est propre à développer l'imagination surtout quand
on y découvre des fossiles ou des restes qu'ils soient animal ou humain. Ma
grande fierté fut la découverte d'un morceau de crâne dans un de ces orifices
crayeux peu accessible. J'espérais que cet appendice osseux eut appartenu à un
Néandertalien mais cette trouvaille me procura plus de tracas que de
satisfactions. Cela ne découragea pas mes investigations qui n'aboutirent
ensuite qu'à la découverte d'un vieux franc et d'une pièce de dix centimes
frappés du coq républicain, reléguant par rapprochement le présumé ancêtre au
rang d'homme plus que moderne.
Un
autre fait marquant fut que mon père qui était spécialiste en moules industriels
fut contacté pour effectuer des empreintes de la grotte de Lascaux en vue de sa
préservation. Maîtrisant à cette époque les premières résines synthétiques, il
effectua toute une série de reproductions grandeur nature des plus belles
figures de Lascaux. Cela me valut le privilège non seulement de l'accompagner
dans cet endroit mythique mais de voir trôner dans notre salon la copie d'un
Aurochs majestueux qui surgissait magnifiquement de la pierre
artificielle.
Mes lectures contribuèrent aussi à alimenter ma
curiosité et c'est la rencontre vers mes quatorze ans avec les livres de Desmond
Morris comme le Zoo Humain, le Singe nu, qui influencèrent ma réflexion sur
l'origine et les comportements de notre humanité. Desmond Morris fut un
précurseur de l'éthologie et de la sociobiologie et sa vision sur le bipède
humain me fascina.
Après un parcours légèrement sinueux entre
l'urbanisme, l'architecture et le design, mon arrivée tardive à l'anthropologie
fut plus l'effet d'un concours de circonstances que d'une réelle volonté. Bien
qu'entré à l'Université Concordia de Montréal pour y effectuer un doctorat de
psychosociologie, je fus mis en rapport par mon directeur de thèse avec le
responsable du département d'anthropologie. Celui-ci cherchait quelqu'un qui fut
capable de concevoir et réaliser un labyrinthe pour effectuer des expériences
comportementales sur le rat. Je me suis tout de suite entendu avec l'émérite
professeur pour mettre au point une structure savante et complexe qui
permettrait de multiplier les différents types d'observations comportementales.
J'avais déjà lu quelques ouvrages d'éthologie d'Henry Laborit et cela rejoignait
mes connaissances sur le sujet me ramenant à mes lectures d'adolescence. Mon
professeur fut tout content non seulement de trouver en moi un exécutant mais
aussi un chercheur passionné et c'est ainsi que j'eus la sensation que la boucle
était bouclée.
Depuis mon doctorat en psychosociologie portant
sur la cité et ses mécanismes, je n'ai cessé de continuer mes recherches sur le
comportement humain au travers de la psychanalyse et de l'ethnosociologie. C'est
pourquoi je vous livre ces quelques réflexions sur le comportement du rat et son
étonnante similitude avec l'homme.
Je
tiens à préciser que si certaines expériences ont pu paraître un peu barbares,
aucun des rats impliqués n'est décédé car je respecte profondément la vie et à
fortiori celle de nos compagnons les animaux que
j'aime.
Sur le
plan biologique, il existe quatre types de comportements
fondamentaux:
Deux
sont innés: Ce sont les comportements de consommation comme boire, manger,
copuler qui répondent à un stimulus interne et les comportements de lutte ou
de fuite qui répondent à un stimulus externe.
Deux
sont acquis: L'un est celui de l'action récompensée permettant d'éviter la
punition en développant la capacité de renforcement. L'autre est un
comportement d'inhibition résultant de l'action punie et non
récompensée.
Je vous
présente donc une série d'expériences sur le rat qui mettent en exergue sa
réaction somatique face au stress. L'homme et le rat possèdent une grande
similitude de réaction face au conditionnement de son environnement. Ainsi dès
que l'être humain se trouve enfermé, coincé dans une situation sans issue et
qu'il ne peut réagir par la fuite ni l'attaque, il se trouve dans une situation
qui provoque des symptômes plus ou moins importants selon son état de santé
physique et psychique antérieur à la situation et la durée de celle-ci. Par
contre la différence notable entre le rat et l'homme est la structure de son
cerveau qui comme l'humain possède trois cerveaux à la différence que le
néocortex qui est le dernier apparu, est resté chez le rat à un état
embryonnaire ne lui permettant pas d'accéder à la connaissance ou sapience et à
la mémoire sémantique ce qui est l'apanage de l'homme. L'homme grâce à cette
faculté qui le différencie des animaux a développé face au stress des systèmes
de compensations et de décompensations. Fondamentalement, l'individu a la
faculté d'occulter les situations de blocage ou d'immobilisme en fuyant
mentalement par toutes sortes d'évasions qui vont de l'imaginaire d'un monde
meilleur, l'arrivée d'un miracle, à l'attente d'un sauveur pour continuer à
espérer une hypothétique transformation d'une situation stressante ou
angoissante. Cette attitude de repousser sans cesse l'inéluctable qui se traduit
généralement par une crise de désespoir, fait que la personne va compenser par
d'autres éléments reliant l'affect avec des comportements qui peuvent devenir
compulsifs et addictifs comme l'alcool, la drogue, la nourriture, le jeu,
l'argent, le sexe, les vêtements etc… La liste est si longue qu'une page ne
suffirait pas à décrire ce type de névrose.
Cette forme de refoulement et de compensation a aussi
ses limites quand l'individu entre en turbulence et en dépression car il ne sait
plus gérer ou définir les frontières de ses propres capacités. Le sens de
dépression correspond exactement à un terrain ou un édifice qui s'affaisse sur
lui-même et c'est littéralement l'image du terme météorologique qui annonce une
tourmente psychologique et émotionnelle. Nous employons le terme " être
déboussolé " comme si la personne avait perdu ses repères. Quand notre boussole
s'affole sous l'effet électromagnétique de nos neurones, que nous pétons les "
plombs ", nous rencontrons alors cette peur primordiale qu'est la
folie.
Celui qui
comprend la nature de ses angoisses, de son stress et qui par une Thérapie
Comportementale Cognitive va exprimer par les mots ses maux de l'esprit et de
l'âme pourra soulager cette partie somatique qui conduit généralement par
accumulation à la maladie du corps car celui-ci est pris en otage. Nous
négligeons notre corps parce que nous comptons naturellement sur ses
extraordinaires capacités de régénération et de résistance. Peut-on imaginer une
voiture de 80 ans qui aurait encore ses filtres d'origines? Or, nous imaginons
qu'en prenant sur nous-même nos tracas, nous avons la capacité d'absorber notre
stress. À l'instar des rats, nous nous pourrissons la vie mais sur du plus long
terme. C'est pourquoi nous disons souvent que la maladie, c'est du " mal à dire
" les choses qui nous affectent, qui nous blessent, qui nous mettent en
souffrance.
Quatre
expériences de rat :
1. Un rat
est placé dans une cage à plancher grillagé et séparée en deux compartiments
par une cloison, dans laquelle se trouve une porte. Un signal sonore et un
flash lumineux sont enclenchés et après quatre secondes un courant électrique
est envoyé dans le plancher grillagé. La porte est ouverte. Le rat apprend
très vite la relation temporelle entre les signaux sonores et lumineux et la
décharge électrique qu'il reçoit dans les pattes. Il ne tarde pas à éviter
cette "punition" en passant dans le compartiment adjacent. À peine est-il
arrivé que le plancher bascule légèrement et active les signaux et quatre
secondes plus tard le choc électrique. Il doit cette fois parcourir le chemin
inverse et le jeu de bascule recommence, ainsi que les signaux et le choc
électrique. Il est soumis à ce va et vient pendant dix minutes par jour
pendant huit jours consécutifs. À l'auscultation, son état biologique est
excellent.
2. Cette
fois deux rats sont placés dans la cage, mais la porte de communication est
fermée. Ils vont subir le choc électrique sans pouvoir s'enfuir. Rapidement
ils se battent, se mordent et se griffent. Après une expérimentation d'une
durée analogue à la phase 1, ils sont auscultés et leur état biologique, à
part les morsures et les griffures, est excellent.
3. Dans
cette nouvelle expérience, un rat est placé seul dans la cage avec la porte de
communication fermée. Le protocole est identique aux précédentes
expérimentations. Au huitième jour, les examens biologiques révèlent
:
- une chute de poids
importante. - une hypertension artérielle qui
persiste plusieurs semaines. - de multiples
lésions ulcéreuses sur l'estomac.
Constatation: L'animal qui peut réagir par la
fuite (expérience N°1), ou par la lutte (expérience N°2) ne développe pas de
troubles organiques. L'animal qui ne peut ni fuir ni lutter (expérience N°3)
se trouve en inhibition de son action et présente des perturbations
pathologiques.
4.
L'expérience numéro trois est à nouveau proposée à un rat avec le même
protocole. Chaque jour l'animal isolé est soumis, immédiatement après les dix
minutes d'inhibition dans la cage fermée, à un électrochoc convulsivant avec
coma provoqué. Au bout des huit jours, et malgré l'intensité agressive de
l'électrochoc, l'état de santé du rat est excellent. Dans cette expérience, il
est démontré que l'électrochoc interdit le passage de la mémoire immédiate, à
court terme et à la mémoire à long terme. L'oubli forcé est ici, pour le rat,
un moyen efficace de sauvegarde face à une situation inhibitrice qui se
répète.
À la suite de
ces expériences, il est à remarquer que la notion de mémoire entre en jeu.
L'accumulation de souvenirs pénibles et désagréables liés à des situations, des
environnements ou des personnes vont constituer une sorte de mémoire
traumatique. Ces traumatismes vont conditionner nos attitudes et nos aptitudes
en créant des scénarios qui vont s'enfouir dans notre inconscient et déterminer
nos réactions. Ces scénarios ressurgissent régulièrement parce qu'ils sont
activés par des signaux qui nous " rappellent " par similitude des situations
désagréables et négatives. Certaines images ou souvenirs peuvent être de nature
plus violente comme la guerre, les agressions, les accidents. Il ne s'agit pas
ici d'une accumulation à moyen ou long terme mais d'un fait qui surgit
brutalement réveillant notre antique mémoire de la survie. Cela constitue une
menace directe à notre vie, notre intégrité physique ou morale. Cette
possibilité de disparaître subitement va engendrer généralement une peur panique
qui va créer une prise de conscience puissante quant à notre vulnérabilité et
notre précarité face à la vie. Bien que nous sachions tous que la mort est
inéluctable, nous en repoussons inconsciemment les limites. L'être humain
possède en lui un noyau central qui est une peur générique et naturelle quant à
sa condition et son environnement. Pour se hisser au sommet de la pyramide
animal, une redoutable sélection s'est opérée où il a dû développer des
capacités d'intelligence et de survie extraordinaires. Cette mémoire est devenue
résiduelle au point qu'elle a été refoulée au plus profond de nous-même. Par
protection, l'homme a développé une multitude de systèmes de défense
face à ce que l'on pourrait considérer comme le principe de " mère nature
". Intuitivement l'humain sait qu'elle représente une menace potentielle parce
qu'elle reprend toujours ses droits car elle est notre fondement biologique dont
nous sommes corporellement issus.
L'esprit bien
qu'attaché au corps est la partie immatérielle de notre existence, le lien entre
le contenant et le contenu avec cette dimension mystique que peut représenter
l'âme qui pourrait être notre lien avec l'essence de l'univers. Tout cela se
passe dans notre tête, même au-dessus de notre tête. Alors quand la vie nous
abandonne, que l'activité électrique de notre vie cérébrale s'arrête, que la
chaire quitte les os dans un processus de décomposition naturelle, il ne reste
pour toute substance de notre passage sur terre qu'un squelette et une boîte
crânienne qui est le contenant de notre mémoire. C'est une image hautement
symbolique de notre éphémérité. Cette mémoire est volatile à l'image de notre
vie où nous sentons intuitivement que nous ne survivons que dans la mémoire des
autres et de ce que nous avons pu accomplir en laissant une trace de notre
passage. Pourquoi l'homme a-t-il mis tant d'ardeur depuis la nuit des temps à
buriner des grottes, bâtir des temples et des cités, tracer sur la pierre et le
papier des symboles, concevoir des systèmes, échafauder des théories de toutes
sortes, si ce n'est pour la survivance de sa mémoire comme s'il y craignait
fondamentalement son anéantissement qu'il sait inéluctable.
Notre
inconscient se nourrit instinctivement de ces peurs fondamentales auxquelles
vont se rajouter nos expériences agréables et désagréables de l'existence pour
constituer notre mémoire. Quand nous disons que nous sommes affectés par une
situation, c'est à cette mémoire affective que nous faisons appel car elle
engendre une réaction émotionnelle. L'émotion est le véritable centre de
l'humain et c'est notre intelligence affective qui doit souvent être rééduquée
pour la débarrasser des scories de la peur en remettant de l'ordre dans nos
souvenirs. Ce processus de tri sert à séparer ce qui nous appartient réellement
car il existe une multitude de mémoires qui s'interpénètrent; qu'elles soient
collectives, culturelles, identitaires, ancestrales ou familiales. Ce sont ces
mémoires qui créent des interférences en nous empêchant de définir notre
véritable identité, celle de notre être, de notre soi profond.
C'est en
changeant de point de vue sur nous-même, nos expériences passées que nous
pouvons construire une nouvelle conscience avec plus d'objectivité. Le processus
psychanalytique est en même temps le but et la finalité pour reconstruire
ce qui a été dénaturé ou abîmé. Nous ne sommes pas des rats mais des personnes
dotées de facultés qui permettent de transformer nos vies dans un
accomplissement positif. C'est certainement la plus belle manière de récompenser
le plus beau cadeau que nous avons reçu de mère nature, la vie
elle-même.
Jeff Le MAT
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