L'immersion dans cet univers engendre naturellement une résistance, une peur parce que la pensée n'y a pas sa place. Nous ne sommes plus dans le monde du moi, de l'ego mais dans une sensation d'être qui dépasse notre compréhension car c'est un univers infini. Cet espace contient en nous tout ce qui nous a constitué. On y trouve nos peurs, nos démons, nos blessures comme nos joies, nos sensations de bonheur, notre perception de la beauté. Le problème fondamental c'est que le mental ne sait pas intégrer toute cette part émotionnelle. Il l'amplifie souvent en la déformant, en créant des distorsions.
 
Ce passage d'éveil primordial impose un réveil souvent difficile au travers duquel nous pouvons constater nos incohérences, nos peurs, nos incapacités, notre négligence, notre lâcheté à changer notre existence pour nous mettre en harmonie avec nous-même et l'univers qui nous entoure. En s'attaquant à ce grand nettoyage intérieur, nous sommes amenés au combat de la lumière sur l'ombre de nos doutes.
 
Dans la définition psychanalytique, cette part de l'ombre se nourrit de nos peurs et de nos doutes en s'associant à notre mental pour faire écran à la réalité de notre être. Le réveil permet de déplacer notre point de vu sur nous-même pour faire apparaître ce qu'habituellement nous sommes inaptes à comprendre parce que nous sommes conditionnés par notre inconscient. C'est un processus d'éveil, de mise en lumière, de révélation qui nous amène à notre nature intrinsèque. Ce que les Grecs appellent notre ipséité.
 
Toute cette démarche m'a amené à considérer ce qui faisait obstacle à reconnaître et intégrer ma nature profonde. J'ai dû intégrer le sens de ma blessure intérieure. Cette blessure était constituée de sentiments et de sensations profondes. Je m'étais toujours senti comme orphelin, comme abandonné dans un désert où mes cris de douleurs n'avaient pas d'écho. Je réalisais que j'avais un merveilleux jardin intérieur qui avait été dévasté. Je constatais que l'océan de mes émotions avait été pollué par la haine et la colère. Je ressentais aussi le poids d'une énorme culpabilité d'être ce que j'étais. Je voyais aussi tous les écrans, les mensonges que j'avais placé pour masquer mon incapacité à exister authentiquement dans ma pleine dimension. Il me semblait que personne ne pourrait accepter ce que j'étais par ce qu'être moi-même aboutissait toujours à faire souffrir l'autre et en finalité à être exilé, banni, rejeté.
 
Le jour où j'ai réalisé cet ensemble de choses en un seul et même instant, je me suis écroulé sans défenses en constatant que j'étais incapable de me relier au monde de l'autre. J'étais invalide de mes émotions parce que je n'y voyais que de la souffrance. J'étais sensible et empathique, mais cette empathie était altérée par tant de poisons que mon état d'esprit était pétri de méfiance et de suspicion de peur que l'on me dépossède où qu'on me rejette. Une double nature coexistait en moi où l'ange et la bête se livraient un combat sans merci. Et c'était toujours la nature sauvage, belliqueuse qui annihilait la part lumineuse dans un processus destructeur.
 
Ce jour de mes 28 ans est à marquer d'une pierre blanche car il fut comme une illumination, une révélation profonde parce qu'au-delà de ces blessures profondes j'ai pu voir et réaliser et accepter que j'étais une bonne personne, quelqu'un de bien qui possédait de réelles qualités. Au fond de moi, rayonnait une énergie que je pouvais utiliser pour construire quelque chose d'utile dans ma relation avec moi, l'autre et tous les autres. Ce fut la fin d'une partie de mon histoire à partir de laquelle je me reconstruisais pour manifester tout ce potentiel créatif au service de la beauté de la vie. Je découvrais la richesse de ma nature émotionnelle, ma capacité à sentir, percevoir, canaliser ce que l'autre ressent avec la faculté de le mettre en mots, en images pour exprimer autant la beauté de l'être que soigner les maux de l'âme.